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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 23:42

par Jeanne Le Bretton


La tuilerie d’Ecole (Doubs) fut créée en 1840 par M. Salenstty.

Est-ce l'époque où les chevaux se relayaient en faisant tourner une

roue en pierre sur une autre pour écraser la terre ? Un manège, m'a-t-on

dit. Un système un peu semblable à celui que l'on employait dans

le midi pour écraser les olives et en extraire l'huile. C'est sans doute

aussi l'époque du tout premier four, assez sommaire, dont quelques

vestiges furent retrouvés en 1937.



1867 fut l’année de la reprise hésitante de la gérance par Joseph Renaud qui l’acheta en 1874.

En 1882 c’est M. Poulain qui lui succède, l’oncle de M. Bouteiller, ancien maire d’Ecole.

Puis ce fut Gaston Delavaux en 1910, qui faisait partie de la 3ème génération des "Delavaux tuiliers"

 

Il existait déjà un dicton à l'époque : "Qui dit Delavaux dit tuilier, qui dit Lachiche dit cordonnier".

 

Mon oncle fut tué à la guerre en août 1914 et la tuilerie resta inerte jusqu'en 1919, date à laquelle elle fut reprise par son frère, Maurice Delavaux, mon père. Il remit en état le premier four, un cinquante tonnes de forme carrée, sur deux étages. La cuisson durait plusieurs jours et nuits et s’effectuait grâce à deux foyers alimentés par fagots (petits feux), puis par charbonnette, puis par gros bois pour intensifier la chaleur. En ce temps-là, en hiver, la saison n’était pas favorable à la fabrication des produits puisqu’ils séchaient à l’air libre et Papa employait alors les ouvriers à la coupe des bois en forêt et à leur transport dans des charrettes spéciales à quatre roues et tirées par chevaux jusqu’à la tuilerie. Je me souviens qu’il achetait les coupes dans les villages environnants et j’avais toujours plaisir à l’accompagner dans les bois et à la salle des ventes. Le stockage du bois se faisait de préférence sous hangar. C'était l'époque où les ouvriers partageaient nos repas à la table familiale.

Maman en assurait l'intendance par le jardinage, la basse-cour etc. En février 1929, par un hiver

particulièrement glacial, tout ce stock, soit environ vingt-sept énormes voitures de bois, prit feu. La

proximité des foyers du four, chargés par des grosses bûches de chêne qui dégageaient une pluie d’étincelles lorsqu’on les ouvrait, avait suffi pour atteindre les stères les plus proches et les plus secs et pour les embraser. La pompe à bras des pompiers de Pirey et les efforts de voisins qui faisaient la chaîne avec des seaux paraissaient faibles pour éteindre ce brasier. Cependant les bâtiments de

la tuilerie furent épargnés grâce à l'intervention des pompiers de Besançon.



J'ai assisté à trois sortes de fabrication.

La première se situe au temps où j'étais encore à l'école communale (dans l'ancienne maison Grunenwald), disons 1930, au temps où je ne m’intéressais qu’à la fabrication des billes avec la marne pour approvisionner les récréations. Cette glaise provenait de l'ancienne marnière située sur l’emplacement actuel de la propriété Urban, route de Miserey. Elle était acheminée jusqu’à la

tuilerie par tombereaux à chevaux et basculée dans une, puis dans deux fosses où l’eau détrempait la terre. Un ouvrier, à l’aide d’une simple pelle, la déplaçait sur une plate-forme pour qu’elle perde son excès d’eau ; un deuxième ouvrier la reprenait pour la faire passer dans un broyeur. Elle tombait entre une paire de cylindres pour l’affinage puis elle passait dans une hélice en longueur qui la propulsait vers la sortie de la filière pour faire soit de la tuile soit de la brique. Le ruban d’argile qui

arrivait sur un chariot de deux mètres environ était découpé par un fil dans un mouvement de va et vient ; une troisième personne reprenait les  tuiles une par une sur une planchette légèrement creuse ou, avec l’aide d’une «fourchette» spéciale pour chaque type de brique, les déposait sur la planchette qui convenait le mieux pour le séchage. Là deux ou trois personnes reprenaient ces planchettes garnies dans des brouettes différentes pour les poser à nouveau sur des rayonnages où les produits séchaient à l’air libre. Ce travail ne se faisait pas en hiver. Suite à son certificat d'études et après des études volontairement écourtées au pensionnat d'Ecole et à l'institution St Joseph à Dijon, mon frère Robert avait hâte de revenir aider son père à la tuilerie, il devait avoir seize ans ; c'était donc

en 1936.

C’est là que je situe la deuxième période. Dès cette époque Papa décida la construction d'un

deuxième four. Un four tournant à quatre chambres nécessitant la manipulation de cinq tonnes journalières de produits et avec la possibilité, après cuisson, de récupérer la chaleur pour activer le séchage des matériaux à cuire. Puis ce fut la construction du séchoir automatique et, grande satisfaction, la possibilité de  pouvoir fabriquer en hiver ! Le nouveau mode de transport de la marne

s'effectuait par wagonnets dont les rails longeaient la route de Miserey ; ils étaient tractés par chevaux jusqu’à la tuilerie. Comme nous étions presque autant cultivateurs que tuiliers, lorsque

la saison ou le temps favorable était à la fenaison ou à la moisson et occupait les hommes, je prenais part plus intensément à tous les travaux de la tuilerie : fabrication, séchage, remplissage du four, empilage des produits cuits et même chargement des camions. Il en a été de même pour ma sœur.

 

Mes tantes et plusieurs de mes cousines faisaient de même dans leurs tuileries respectives.

 

Les années suivantes, le fonctionnement de la tuilerie fut perturbé par la guerre, la mobilisation

de Papa à Lure, puis par celle de Robert et par l’exode. Les réquisitions successives, tant par l’Etat français que par les Allemands nous ont privés des camions, chevaux et autos. Comme les carburants étaient rationnés, un camion gazogène fut utilisé, pour lequel nous fabriquions nous-mêmes le charbon de bois. Une ancienne Hotchkiss fut transformée en tracteur. La tuilerie reprit son activité

petit à petit dès 1945. Il fallait retrouver la main d’œuvre disparue du fait de la mobilisation.

En 1949, Aldo Miconi, mon futur beau-frère, arriva à la tuilerie. Remarqué par son travail consciencieux et son habileté, il fut très vite apprécié.

Papa et Robert étaient constamment à la recherche d’une amélioration des matériaux et donc d’un perfectionnement de leur fabrication. En fonction des différentes qualités d’argile, de la proportion de leur mélange, de leur cuisson, les résultats pouvaient être fort différents. La proximité de la forêt et la présence de grandes racines dans la marne obligèrent Papa à abandonner la première carrière pour en exploiter une nouvelle située un peu plus loin, mais nécessitant l’achat d’un nouveau camion pour le transport de la terre.

C’est l’époque où nous avons abandonné la culture, au grand soulagement de Robert.

Puis arriva le coupeur automatique pour tuile plate, rectangulaire ou écaille, destinée à trois teintes différentes : le rouge naturel, la tuile vieillie dans la masse, l’engobe ardoise par un bain manganeux, dont la publicité est encore visible, actuellement, sur les anciennes chambres des ouvriers célibataires. Pour pouvoir activer ce coupage et même le doubler, Robert eut la satisfaction d’en découvrir le système.

Nos matériaux de qualité étaient réputés dans la région.

Leur présentation et leur finition plaisaient aux clients et nos petites tuiles étaient appréciées dans le Haut-Doubs pour leur résistance au gel.

 

Un exemple parmi d’autres : l’école d’optique de Morez.

C'était une petite entreprise intelligemment dirigée vers des techniques modernes. Les perfectionnements réalisés nécessitaient un personnel plus qualifié.

Papa se sentait fatigué, il décida de passer sa succession en formant une société familiale, dès 1954, avec ses trois enfants ; le seul garçon restant au foyer en devint le gérant.

Après une vie bien remplie, tant dans la tuilerie que dans la commune d’Ecole, puisqu’il en fut conseiller municipal et maire durant plusieurs années, Papa décéda le 2 mars 1955 à l'âge de 63 ans.

 

La troisième phase débuta avec Robert.

Le deuxième four ne lui donnant pas entière satisfaction, et pour permettre un refroidissement plus lent, il décida la construction d'un troisième four en 1956. Un four tunnel semi continu de vingt-et-un mètres de long, de plain-pied, et en forme de fer à cheval dont le feu progressait sur quarante-deux mètres pendant une semaine et par chauffage automatique au charbon.

 

Sous surveillance d’architecte, notre beau-frère Aldo Miconi, qui avait depuis quelques temps appris la maçonnerie, en réalisa entièrement la construction.

Malgré un avenir incertain dans sa succession, puisqu’il n’avait pas d’enfant, Robert avait le souci d’investir pour moderniser, activer la production et soulager la main  d’oeuvre sans augmenter le nombre d’ouvriers. Ainsi firent leur apparition pelleteuse, élévateur, manitou, tracteur… Fut installé ensuite le système hydromécanique pour humecter la terre sèche distribuée par deux ouvriers qui la répandaient sur une toile sans fin, mais humectée différemment suivant les produits.

 

L’époque était révolue de la brique pleine faite à la main, comme en 1800, et de la presse à briques de parements d’où l’on ne sortait qu’une brique huilée toutes les quatre ou cinq minutes. On était passé à la production artisanale moderne réalisée par Papa puis mon frère. La production annuelle était arrivée à un million de petites tuiles plates, utilisées principalement pour la restauration des monuments historiques, et à 500 000 briques, pleines et creuses, de toutes dimensions (Est Républicain de 1959).

 

En 1971, la tuilerie pouvait fonctionner avec huit employés. Robert pensait remplacer le charbon par le gaz. Le premier combustible était vraiment trop contraignant, trop salissant pour les chauffeurs. Mais son projet fut interrompu par son décès prématuré et accidentel, dans sa tuilerie le 13 juillet

1971 ; il n'avait que cinquante et un ans. Il laissait vide aussi la place de maire d’Ecole qu’il occupait depuis 1964.

 

Ainsi disparaissait, dans la région, le dernier tuilier de la quatrième génération des tuiliers Delavaux,

un passionné de terre glaise et de mécanique.

Ensuite la tuilerie fut mise en gérance. Mais le 3 août 1973 elle fut détruite par un incendie. Seuls quelques vestiges des bâtiments sont restés à leur emplacement au 24 rue de la Tuilerie.

Des briques de parement, encadrant portes et fenêtres, un auvent et un petit toit couvert de tuiles vernies marquent l’ancienne demeure du dernier tuilier Delavaux de la région qui, avec patience et persévérance, avait découvert lui-même les secrets des cuissons et des vernis, dignes de mériter les compliments de Bernard Palissy.

 

Un petit toit, avec un dessin de tuiles de différentes couleurs, permet de situer, au 14 de la rue de l’Amitié, l'avant-dernière demeure de mon beau-frère Aldo Miconi, décédé le 29 mars 2002. Je reste aussi fière de mon arrière-grand-père qui a quitté son métier de bûcheron pour créer la première tuilerie Delavaux, que de mon père et de mon frère qui ont su faire prospérer leur entreprise en l'adaptant à des techniques de plus en plus modernes. Les quatre générations des tuiliers Delavaux firent fonctionner, dans la région, de 1838 à 1971, les tuileries de Vaire-le-Petit, de Boult (70), Torpes-la-Piroulette, Recologne, Ecole, Pin-l'Emagny, Ancier (70). Mon cousin Gaston Delavaux, natif de la Piroulette, ingénieur de l'Ecole de Sèvres, tenant la tuilerie de la Rochefoucault, donc le tout dernier tuilier Delavaux, est décédé là-bas le 12 janvier 2002, à l'âge de quatre vingt-cinq ans.

 

En tout, quinze tuiliers Delavaux dans huit tuileries, sans compter l’aide féminine apportée par les mêmes générations.

 

Je remercie particulièrement

M.Fumey, un ancien employé de mon frère, et ma sœur Marguerite, pour m'avoir donné quelques renseignements.

Il est vrai que j'ai quitté la tuilerie fin 1949, et que depuis cette date, je manquais de précisions.

Le ciel a voulu que, dès mon plus jeune âge, je puisse admirer la beauté des toits et des tuiles et par la suite… un peu plus haut, les antennes… avec celui qui regardait encore plus haut… les avions.

 


Jeanne Le Bretton

 

Maison du Patrimoine - Orchamps (Jura) - Bulletin n° 8, septembre 2004

 

http://pagesperso-orange.fr/patrimoine.orchamps-dampierre/bulletin/bulletin8.pdf

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Published by Doubiste - dans Villes et Villages
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commentaires

river 12/06/2010 10:10


Bonjour, une balade m'a inspirée un article sur les tuiles. Et j'ai donc mis un lien vers le votre.
J'espère que nombreux seront les lecteurs qui viendront lire l'histoire des tuileries qui est passionnante à bien des égards.
bon week end


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