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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 18:41

L'inauguration laïque


          Frasne
. Place de la Gare. Dimanche 11 novembre 1923 vers Il h 30 un incident éclate lors de la fête de l'Armistice. Un jeune homme de Frasne, Raymond Barthelet, trouble la cérémonie par des coups de sifflet et de clairon en signe de protestation contre l'absence d'une croix sur le monument aux morts. Deux sapeurs-pompiers, anciens combattants, inter­viennent pendant que le brigadier de gendarmerie dresse un procès-verbal pour trouble de l'ordre public dans une cérémonie patriotique. Cette forme de protestation vaudra à son auteur une amende de 15 francs et un jour d'emprisonnement, condamnation prononcée par le juge de paix de Levier.

          Cet incident, ses causes et ses conséquences seront relatés pendant plus de deux mois dans les journaux locaux et régionaux. Les nombreux articles de L'Éclair Comtois, du Cour­rier de la Montagne et du Journal de Pontarlier ainsi que les délibérations du conseil municipal de Frasne permettent de retracer  l’inauguration civile du monument aux morts.

          Dans sa séance du 25 avril 1921, le conseil municipal de Frasne vote un crédit de 50 500 francs pour l'érection d'un « Monument aux Morts pour la France, des Enfants de la Commune de Frasne », dont le projet est confié à Georges Laithier, sculpteur à Besançon, et dont la fin des travaux est prévue pour le 1er novembre 1921.

          Le 10 octobre 1923, le conseil municipal approuve le procès-verbal de réception provisoire et définitif concernant le monu­ment dédié aux 52 victimes de la guerre de 14-18 originaires de Frasne. Si, pour les uns, les travaux sont terminés, pour d'autres, ils ne le sont pas entièrement car il manque un emblème religieux: la croix.

          D'après Le Courrier de la Montagne, « il se trouve, en effet, que la municipalité a constamment refusé de faire figurer une croix sur ce monument, en dépit de la demande unanime des familles des morts ». La loi sur la séparation des Églises et de l'État (9 décembre 1905) avait irrité les catholiques et les passions étaient loin d'être apaisées. L'anticléricalisme et le fanatisme religieux avaient laissé des traces: Le monument aux morts et sa croix allaient illustrer cet antagonisme. Dans une mise au point publiée par Le Journal de Pontarlier après les événements du 11 novembre, Adolphe Girod, élu maire de Frasne en décembre 1922 à la suite du décès de son frère Charles qui occupait cette fonction, écrit: « Aussi bien les souvenirs que je garde des conversations avec mon frère aîné me permet­tent-elles de dire que, au moment où a été décrétée l'élévation du monument, il était en quelque sorte cordialement convenu entre les habitants qu'il y aurait un monument religieux à l'église, - ce sont les plaques commémoratives qui y ont été placées aux frais de la commune - et un monument civil, celui qui existe actuellement sur la place de la gare. Nulle objection n'avait été, à ce moment, opposée au projet de la muni­cipalité, les opinions de chacun paraissant bien être respectées par cette double manifestation en l'honneur de nos Morts, de nos Combattants et de la Victoire ».


          Il est certain qu'entre des plaques et un monument l'apparat n'est pas le même. Les partisans de la croix envoient alors une pétition au maire qui avait proposé au curé, l'abbé Raison, la solution d'une « croix en perles suspendue à un piton fixé dans la pierre ». Le 23 octobre, l'abbé Raison fait savoir au maire que l'archevêque interdit aux curés de bénir les monuments qui « ne portent aucun emblème religieux fixe» et qu'en conséquence son devoir est, « tout indiqué ».

          Le 4 novembre, les anciens combattants se réunissent et fixent leur programme qui le lendemain est approuvé par le conseil municipal: service religieux, cortège au cimetière, appel des morts, récitation du De Profundis par l'abbé Raison et sonnerie de clairon.

Les anciens combattants ayant établi leur programme, qui ignore totalement le monument aux morts, la municipalité décide alors d'organiser un cortège à travers les rues du village. Le Journal de Pontarlier du 10 novembre 1923 écrit: « À Il heures et demie, après les honneurs rendus aux morts par les Combattants; défilé des sociétés. Une gerbe de fleurs sera déposée sur le monument par la municipalité. La musique municipale exécutera l'hymne national sur la place de la gare ». chose étrange : personne ne parle de l’inauguration du monument aux morts.

          Dimanche 11 novembre, après l'office religieux auquel participe la fanfare municipale malgré semble-t-il, quelques pressions, le cortège se rend au cimetière. Ensuite la narration des événements devient tendancieuse.

          Pour Le Courrier de la Montagne, «tout le monde s'est dispersé. Place de la gare, le cortège ne comptait plus que quelques unités, pompiers et musi­ciens ». L'Éclair Comtois en dénombre un peu plus : « Quand il arriva place de la Gare, le cortège ne comprenait plus, que quelques pompiers et quelques musiciens escortés d'une .cinquantaine  de curieux ».

          Quant au Journal de Pontarlier, opposé aux deux précédents journaux et porte-parole de Girod, il a vu « un cortège composé des Sapeurs-Pompiers, de la municipale, de l'Union sportive et de nombreux habitants, [qui] a défilé à travers les rues, et rendu les honneurs au monument, magnifiquement décoré par les soins de la municipalité, du secrétaire de mairie et des fonctionnaires communaux ». Après avoir déposé une gerbe de f1éurs au pied du monument, Joseph Vuez, adjoint au maire, prononce (l’Eclair Comtois écrit: « débite à toute vitesse») un discours dans lequel il précise que le maire« ne peut, à son grand regret, être ici à cette heure ». Selon Le Courrier de la Montagne, il était allé à Besançon « palabrer dans un meeting de fonctionnaires ». Quant à L'Éclair Comtois, qui, dans un premier temps, avait dit qu'il n'y avait « pas trace» du colonel Girod, Il publiera un peu plus d'un mois après les événements la lettre anonyme d'un « Fraigneaud de race, qui prétend que vous (= Girod) avez eu une conduite lamentable ce jour-là, quand caché à la mairie (on vous disait absent, je l'avais cru et je le disais dans mon article du 17), Vous attendiez derrière une vitre l'issue de la manœuvre ». Sur ce point, il n'y eut apparem­ment aucun démenti de la part d'Adolphe Girod qui, fréquemment absent de Frasne à cause de son mandat de député radical-socialiste, semble avoir laissé agir son adjoint, Joseph Vuez, pour la question du monument aux morts. Pendant le discours de l'adjoint et d'après les deux journaux opposés à Girod, des sifflets se font entendre. La situation est très tendue. À la suite de l'intervention de Raymond Barthelet, une bagarre éclate; l'adjoint fait aussitôt jouer « La Marseillaise» « par quatre musiciens de bonne volonté ( ... ) tandis que leurs camarades les écoutent, leur instrument sous le bras» (L'Éclair Comtois). Dans un droit de réponse, le chef de la fanfare, Alfred Burlet, affirmera « qu'ils étaient quelques-uns de plus ». Après « La Marseillaise» et le procès-verbal du brigadier, le calme revient et tout paraît se terminer serei­nement si l'on en croit Le Journal de Pontarlier: « Un banquet a ensuite réuni les Anciens Combattants à l'hôtel Renaud, sous la présidence de M. le docteur Bernard et de M. Girod, député, président d'honneur de l'Association ».



          Cet épisode de la vie frasnoise témoigne de l'animosité qui existait alors entre les « Blancs» et les « Rouges », entre les « Calotins» et les « Libres Penseurs» ou plus simple­ment entre les Catholiques du « Bloc National» et la Gauche. Pour les « Blancs », l'inaugu­ration n'a pas eu lieu comme en témoignent les extraits de journaux: « inauguration laïque du monument laïque », « escamotage », « pseudo-inauguration », « inauguration occulte », « inau­guration improvisée, bâclée, clandestine et subreptice », « un monument qui n'est pas inau­guré »,« un bloc de pierre qui ne symbolise que l'esprit sectaire et révolutionnaire de quelques exaltés» ou encore « un monument quelconque, qui n'est pas encore reconnu, authentifié, un ouvrage anonyme ». Les « Blancs» n'étaient également pas tendres envers ceux qu'ils défi­nissaient alors comme « la majorité communiste et sectaire du conseil municipal ».

          Pour expliquer son refus de faire figurer une croix sur le monument, la municipalité s'appuyait principalement sur la loi du 9 décembre 1905 (séparation des Églises et de l'État) et sur le fait que « la guerre était en dehors de toute question de religion ou de philosophie ». Au cours de cette affaire, qui a vu la musique municipale dissoute par un arrêté municipal du 26 novembre 1923, la rancœur est profonde. A Frasne, le conflit politico-religieux a été plus violent lors de l'inauguration du monument aux morts que durant l'inventaire du 26 février 1906 qui a suivi la loi sur la sépa­ration des Églises et de l'État. En effet, c'était à ce moment-là « le calme le plus parfait" et Le Journal de Pontarlier précise même que la veille de l'inventaire le curé avait rappelé à ses paroissiens « que l'église est un lieu de prière et non de luttes politiques et de bagarres », d'où «correction, dignité et calme exemplaires de part et d'autre ».

 

  

L'inauguration religieuse

 

          Lors des élections munici­pales de 1929 et après deux échecs successifs, Louis Nicolet est élu maire de Frasne par sept voix sur onze le 19 mai. Ce changement à la tête de la commune va entraîner quelques mois plus tard l'inauguration officielle du monument aux morts avec les autorités religieuses.



          L'inauguration eut en effet lieu le 11 novembre 1929 et se déroula dans une ambiance plus sereine. La relation de cette cérémonie fut faite dans Le Courrier de la Montagne et dans Le Pontissalien, tous deux datés du samedi 16 novembre, sous la plume de J.-M. Defrasne. Quant au Journal de Pontarlier, il ignora totalement cet événement. ( !)


          Voici ce qui fut écrit dans Le Pontissalien :

          « Notre nouveau Conseil municipal avait fixé au Il novembre la date d'inauguration du monument élevé par la commune à la mémoire de nos cinquante-deux victimes de la grande guerre.

          La sollicitude et la perspicacité de nos édiles allant même jusqu'à repérer le beau temps, ce fut, entre deux jours froids et maussades de brouillard et de pluie, une journée splendide de soleil, durant laquelle toute la population fraternisa dans un même sentiment de pieux souvenir, de concorde et d'union sacrée.

          La cérémonie commença par une grand'messe de Requiem à trois prêtres, chantée par M. l'abbé Renaud, ancien curé de la paroisse, toujours vaillant bien qu'octogénaire, et qui baptisa bon nombre de ceux dont la glorieuse mémoire était célébrée en ce jour.

Notre belle et vaste église, pompeusement décorée pour la circonstance, était comble d'une assistance aussi nombreuse que recueillie. Des places spéciales y avaient été réservées pour les autorités, les deux musiques, la compagnie des sapeurs-pompiers, le groupe imposant des Anciens Combattants et les familles des victimes, dont plusieurs membres portaient les décorations gagnées par celles-ci sur les champs de bataille.

Nos deux fanfares, ainsi que la chorale paroissiale, versèrent tour à tour des torrents d'harmonie sur l'assistance. A noter, tout particulièrement, le Crucifix de Faure, interprété de façon magistrale par deux voix chaudes et vibrantes que l'on aime toujours à entendre.

          Après la sainte messe, M. le chanoine Gaillard, directeur des oeuvres diocésaines et ancien aumônier de guerre, monta en chaire et prononça un magistral discours dont il a le secret et qui fit profonde impression sur tous ses nombreux auditeurs.

          Après les prières et le chant du Libera, la foule, musiques et drapeaux en tête, s’achemina, en un cortège imposant et dans l’Ordre le plus parfait, auprès du monument admirablement décoré pour la circonstance et au pied duquel, après l’appel des Morts, toujours si impressionnant, quatre discours furent prononcés, au milieu de l’émotion générale, par M. Louis Nicolet, nouveau maire de Frasne, M. le docteur Bernard, président de l’Association des Anciens Combattants, M. Joseph Grillet,  notre dévoué conseiller général, et enfin M. le sénateur Ordinaire, qui avait bien voulu venir rehausser, par sa présence, cette fête du souvenir.

          Le correspondant du Pontissalien termina son article par cette phrase : "Sur cette éloquente péroraison, la foule émue se dispersa, emportant pieusement le souvenir de cette belle cérémonie qui restera à jamais gravée dans les annales de la cité".




Maintenant, après avoir tant défrayé la chronique dans les années 1920 à cause d'une croix, le monument aux morts se trouve depuis novembre 1989 ... face à la croix de la place de l'église.

 

 

Extraits de :


 Livre de 176 pages
contenant plus de 160 illustrations
sur l'histoire de Frasne
au début du XXe siècle.
Couverture cartonnée. Format A4

Auteur : Michel RENAUD

Prix du livre : 29 €
(+ 6 € frais de port)

Pour commander ce livre,
contacter l'auteur

mi.renaud@wanadoo.fr

Mais la petite histoire est  elle terminée pour autant ?

Ce monument implanté sur la place de la gare gênait l’aménagement de cette place pour le stationnement des voitures  … dit-on … ( !)


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Published by Doubiste - dans Villes et Villages
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commentaires

bernard courant 06/12/2009 23:03


Né à Besançon en 1935 je vis, depuis 1953, en région parisienne. Je viens de lire avec intérêt l'histoire du monuments aux morts de Frasne. J'ai connu, étant enfant, le sculpteur Georges Laithier
qui habitait le haut de la Grande Rue à Besançon. Il m'impressionnait beaucoup, je ne l'ai jamais vu sourire sous son chapeau noir à large bord, sa barbichette grisonnante et son regard perçant. Je
ne savais pas qu'il avait sculpté le monument aux morts de Frasne. Je n'étais d'ailleurs pas né à l'époque de son érection


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