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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 19:13

Marie Dominique Jacomy
Musée des Arts et Métiers - La Revue n°11 - Juin 1995

 

usine-miniature-fraisans-1.jpg

 

En 1983, l'Écomusée de la communauté urbaine Le Creusot Montceau acquiert une maquette de plus de cinq mètres de longueur sur trois mètres de largeur représentant Les forges et ateliers de construction du Creusot à la fin du XIXe siècle. Cette maquette, qui compte une quarantaine de machines ou postes de travail, pour beaucoup en fonctionnement, et autant de petits ouvriers, animés pour la plupart, n'est banale ni par sa facture ni par son histoire.

Bien que dénommée "du Creusot", elle a été fabriquée à Fraisans, dans le Jura où son auteur, Joseph Beuchot, d'abord mécanicien puis contremaître, a fait la plus grande partie de sa carrière. Ouvrier expérimenté, minutieux jusqu'au perfectionnisme, Joseph Beuchot occupe les loisirs que lui laissent les forges de Fraisans à créer de toutes pièces son univers de travail en miniature. Commencée vers 1882, alors qu'il est jeune marié et encore sans enfant, la maquette est terminée une vingtaine d'années plus tard. Joseph Beuchot a-t-il dès le départ une idée d'ensemble de ce qu'il veut faire ? Avance-t-il pas à pas et son projet se modifie-t-il au cours du temps ? Un examen de la maquette permet d'avancer l'hypothèse d'une chronologie et d'une certaine progression dans la difficulté. Certaines machines, plus complexes que les autres et d'une réalisation remarquable, semblent avoir été exécutées vers la fin, alors que Joseph Beuchot était passé maître dans la miniaturisation des machines et des mécanismes.

Au début du siècle, lorsque l'usine de Fraisans est sur le déclin, Joseph Beuchot et ses fils, qui ont reçu une formation d'ajusteur, ne peuvent plus espérer faire carrière sur place. Ils ont alors l'idée de montrer la maquette dans les fêtes foraines. L'aîné des enfants, Fulbert, et son frère Henri exploitent déjà un "cinématographe Lumière".

Un demi-siècle durant, la maquette reste dans la famille Beuchot. Joseph en est d'abord le directeur et la montre de fête en foire avec Fulbert et Henri. Durant la Première Guerre mondiale, la maquette sera rangée à Fraisans puis, en 1919, Joseph la cède à son fils Henri qui l'exploitera jusqu'en 1935. C'est Henri qui adaptera la maquette à son époque en remplaçant la machine à vapeur, fournissant l'énergie pour le mouvement des mécanismes et pour l'éclairage, par un moteur Diesel puis par un moteur électrique. Le frère cadet, Lucien, reprend à son tour l'attraction pour de nouvelles tournées, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Remisée durant les années de guerre dans la région parisienne, la maquette sortira, dans les années 50, de la famille Beuchot pour connaître divers propriétaires jusqu'à ce qu'elle entre dans les collections de l'Écomusée. Les Beuchot père et fils ont toujours insisté sur l'exactitude de ce qui était représenté, sur la qualité et la somme de travail nécessaire à la réalisation d'une telle pièce. La maquette doit attirer le chaland aussi bien par le thème, l'usine, que par la prouesse de sa réalisation. Leurs successeurs abandonneront la référence à l'industrie et au Creusot au profit du rêve et de l'imaginaire, incitant les badauds à venir voir les "Lilliputiens" ou les "aciéries de Lilliput". Tant pis si les machines ne sont pas celles d'une aciérie.

La maquette présente un ensemble cohérent caractéristique de l'usine métallurgique de la fin du XIXe siècle. Trois grands secteurs sont ainsi détaillés: la grosse forge, au centre de la maquette, entourée par la forge à main et les ateliers de construction d'une part, et par l'atelier de menuiserie d'autre part. S'y ajoutent quelques machines et personnages, peut-être installés ultérieurement, qui donnent une touche de fantaisie.

Dans la grosse forge, tout s'articule autour du four à puddler où la fonte est remuée sans interruption pour être affinée. Sortie du four, la loupe de fer est battue au marteau-pilon pour parfaire l'affinage et la rendre plus homogène. Après un passage dans un four à réchauffer, le fer peut être travaillé. Il sort des laminoirs en tôles, en barres ou en fils de fer de différents diamètres. Des machines comme la scie circulaire à pendule ou les cisailles permettent de couper ces produits dès la sortie des laminoirs. Les pièces importantes sont déplacées par une grue pivotante. Des générateurs de vapeur produisent de la vapeur, à partir de la fumée s'échappant des fours à réchauffer, pour fournir, avec la machine de Corliss et une grande machine verticale, l'énergie nécessaire aux machines.

La forge à main et les ateliers de construction permettent la réalisation des pièces servant à l'entretien des autres ateliers. Très proche de la forge artisanale, la forge à main se caractérise par le feu de forge au charbon et les enclumes qu'accompagnent les outils à main. Dans les ateliers de construction, les mécaniciens travaillent aux machines et à l'établi.

L'atelier de menuiserie, proche lui aussi de l'atelier artisanal, met en valeur le geste des compagnons.

Le réseau des poulies et des courroies actionnant les machines, celui des conduites de cuivre amenant la vapeur des chaudières jusqu'aux différentes machines sont caractéristiques de l'usine de la fin du XIXe siècle où se mêlent aussi archaïsme et modernité. Le marteau à soulèvement de la grosse forge est un procédé archaïque pour l'époque puisqu'il est remplacé depuis 1850 par le marteau-pilon. De même pour la machine à vapeur verticale, d'un type antérieur à 1850. Par contre, les lampadaires comme la machine de Corliss sont des éléments modernes.

La maquette est revenue définitivement au Creusot juste avant qu'une nouvelle page de l'histoire de la ville ne s'écrive avec le démantèlement du site usinier. Au fur et à mesure que les ateliers fermaient et que les bâtiments disparaissaient, la population ouvrière s'est approprié la maquette de la même façon que Joseph Beuchot l'avait construite : pour garder une trace de ce qui s'en allait. Au-delà de l'attrait courant que suscitent en général les miniaturisations, modèles réduits et automates, la maquette véhicule bien d'autres valeurs pour les ouvriers métallurgistes. Construite par un des leurs, elle leur renvoie leur propre image. Ils se reconnaissent dans le geste ou la situation de tel compagnon, se projettent dans une ambiance ou un passé parfois idéalisés.

 

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commentaires

plombier paris 5 02/02/2015 03:09

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

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